Bonjour
Pierre Gagnaire, vous avez accepté de répondre à notre interview
avec simplicité et nous vous en remercions au nom des nombreux visiteurs
de Chefsimon.com.
Bertrand
Simon -Tout le monde connaît Pierre gagnaire, mais, au fond, on
ne sait pas grand-chose, qu’est ce qui vous différencie de vos confrères
dans le monde de la gastronomie ?
Pierre
Gagnaire :
Je ne comprends pas cette question. Chaque individu est singulier,
cuisinier ou pas.
BS
- Quel est votre secret? Quelle est la qualité qui a fait de vous
ce que vous êtes et ce que vous représentez aujourd’hui ?
Pierre
Gagnaire :
Je n’ai pas de secret .,Je travaille beaucoup, je suis sincère et
honnête face à moi-même.
BS
- Vous militez maintenant depuis plusieurs années pour une cuisine
moderne, pure et très recherchée, comment pensez vous que le cuisinier
lambda puisse à son tour, face aux charges intégrer dans sa démarche
culinaire de telles idées (économiquement parlant le restaurateur
peut-t-il véritablement «suivre» le mouvement ?)
Pierre
Gagnaire :
Travailler, rechercher des idées valables, éliminer les poncifs
inutiles, ne coûte pas un sou!
Ce
qui coûte c’est l’environnement que l’on croit nécessaire à la cuisine
(décor, besoin d’apparat accru des clients). J’ai payé pour savoir. ,
..Mais la cuisine et le travail n’ont rien à voir la -dedans.
C’est
même grâce à cette ténacité culinaire que j’ai pu revivre au large
à paris!
BS
- Votre créativité est-elle aussi motivée par le besoin de se démarquer
d’une tendance vite rattrapée.
Pierre
Gagnaire :
Pas du tout! «Rien n’est plus démodée que la mode» disait Chanel!
Je
ne suis pas les courants culinaires car la répétition m’ennuie.
La
créativité n’est jamais motivée par un sentiment négatif tel que
vanité et arrogance.
Il
s’agit d’aller de l’avant!
BS
- Avez-vous le sentiment d’être plagié avec régularité ?
Pierre
Gagnaire :
Oui c’est vrai, mais ça me permet de voir quand une idée n’est pas
bonne!On goûte parfois mieux chez les autres!
BS
- Croyez vous que cette copie est une bonne chose ou au contraire
une mauvaise chose pour l’art culinaire?
Pierre
Gagnaire :
La copie n’est jamais une bonne chose si elle ne va pas au-delà
de l’original
Elle
n’a d’intérêt que si elle permet d’avancer d’un pas vers une création
plus intéressante en terme technique , en terme de goût, en terme
d’esthétique culinaire.
Sinon
elle reste purement mercantile, ne m’intéresse pas car elle va mourir
d’elle-même. On ne fait ni progresser ni vivre une idée quand elle
n’a pas pris naissance au fond de soi-même;
BS
- Au fond être copié ou imité ne relève-t’il pas le simple fait
d’être en avance sur son temps ?
Pierre
Gagnaire :
Être en avance sur son temps ne veut rien dire, on est toujours
en retard un jour ou l’autre! Le temps est un élément indomptable!
BS
- Les savoirs classiques transmis avec en références le guide culinaire
ou le répertoire de la cuisine ne vous semblent-ils pas obsolète
sur le plan purement technique
Pierre
Gagnaire :
Je suis parfaitement d’accord.Ces ouvrages de références méritent
d’être commentés avant d’être utilisés . Ceci servirait à éviter
l’erreur de reproduire des non-sens de génération en génération!
BS
- Sur le terme «créativité», je suis sceptique, je préfère l’interprétation
et la déclinaison, que pensez vous de cela.
Pierre
Gagnaire :
Chacun ne va-t-il pas puiser dans son environnement et selon ses
points d’intérêts les idées, les inspirations qui seront ensuite
conjuguées avec une somme de connaissances, d’observations et de
pratique commune à tous.
Nous
partons sur un terrain qui mérite plus que quelques lignes.
En
substance, je dis que l’enjeu n’est pas l’invention culinaire,
mais l’art culinaire.
La
cuisine c’est penser goût, intelligence d’un plat, esthétique au
sens étymologique du mot.
L’invention
culinaire n’est pas la virtuosité, mais l’intention esthétique.
La
cuisine est Amour, Art &……Technique .
BS
- Après avoir suivi leur formation et reçus leurs diplômes, les
jeunes hésitent à embrasser la profession ou la quittent après seulement
quelques années de pratique, les restaurateurs ont aujourd’hui de
la difficulté à recruter tant des apprentis que des salariés, comment
enrayer selon vous cette désaffection ?
Pierre
Gagnaire :
En parler sérieusement avec les responsables de l’Éducation Nationale.
BS
- Les formations en école hôtelière sont très «élitistes» dans leur
contenu, mais très large dans les exigences de compétences. L’école
hôtelière se doit de former les jeunes cuisiniers pour toutes les
formes de restauration. Pensez vous que cette dilution soit une
bonne chose ?
Pierre
Gagnaire :
Pour toutes ces questions, je vais vous répondre qu’avant de former
des élèves il faut former des maîtres.Avant d’établir les chartres
de bonne conduite pour les élèves, il faut établir les chartes pour
les professeurs.
Je
connais un petit lycée hôtelier qui marche formidablement bien grâce
a son dirigeant qui est un homme admirable de probité, de courage
et de sérieux. Le bon exemple, ça se transmet.
«Une
tête bien faite vaut mieux qu’une tête bien pleine»
BS
- Pensez vous que rétablir un enseignement spécifique aux cuisiniers
destinés à la collectivité soit une bonne chose ?
Pierre
Gagnaire :
Je pense qu’après un tronc commun d’études, il faut donner un enseignement
spécifique.
Mais
il faut d’abord ce tronc commun où chacun puisera la culture de
base de l’art culinaire sous toutes ses formes.On ne devient spécialiste
qu’après cette étape de «culture générale» ai-je envie de dire.
BS
- Croyez vous que l’orientation des jeunes en fin de cinquième ou
de quatrième vers des métiers comme la cuisine soit une bonne chose
?
Pierre
Gagnaire :
Un enfant peut-être oriente sur une voie s’il a les bases suffisantes
pour décider de sa vie. En 4° la majorité des adolescents n’est
pas mature. Mais être normatif lorsqu’on parle d’êtres humains,
cela me dérange beaucoup !
BS
- L’apparition de «nouveaux texturants « sur la place publique est
novatrice, ainsi que de nombreux produits rares désormais à la portée
du grand public (poivre de sechuan, sel de guerande, produits exotiques..)
Cette «vulgarisation» n’est elle pas aussi, un «moteur» pour les
avant-gardistes qui sont alors poussés à rechercher encore et plus
loin l’originalité ?
Pierre
Gagnaire :
L’originalité n’est pas le produit mais la façon de l’aborder, de
le traiter!
Récemment
je me suis amusé à faire un menu tout pomme de terre de l’entrée
au dessert.
BS
- Vous travaillez en lien étroit avec Hervé This qui collabore aussi
sur votre site internet dans le domaine très large et très vaste
de la «Gastronomie moléculaire» quel regard portez-vous sur cette
tendance ?
Pensez
vous que cette discipline doit aussi s’imbriquer dans la formation
et qu’un regard neutre sur notre profession est devenue nécessaire.
Pierre
Gagnaire :
La gastronomie moléculaire n’est pas une tendance. C’est une façon
d’aborder la cuisine pour ne pas cuisiner «idiot» !
C’est
indispensable de la mettre au programme de la formation culinaire,
comme vous avez au programme des Facultés les nouvelles sciences:
biophysique, technologies d’investigation qui sont maintenant des
sciences «classiques»
Pensez-vous
qu’aujourd'hui on puisse se passer de l’ IRM ? du scanner ?
BS
- Une mouvance forte et une mobilisation des grands chefs français
a permis de mettre à jour un manifeste défendant la créativité culinaire
des Chefs français, ressemblant aux écrits du Grand Escoffier qui
dans un élan très chauvin déterminait de façon marquée la supériorité
de la France sur le terrain gastronomique.
Sans
sombrer dans la World-food-fusion cuisine, «ne pensez vous pas qu’au
contraire, le cuisinier dans sa généralité puise son savoir, ses
idées, ses sensations dans les cultures différentes.
Pierre
Gagnaire :
J’ai répondu personnellement à ce sujet! et je n’ai jamais parle
de la supériorité de notre cuisine mais de sa vivacité.
Voyez
mon site http://www.pierre-gagnaire.com/francais/cdgagnaire.htm
BS
- À propos des préceptes de la grande cuisine classique pensez vous
que continuer à se baser seulement sur ces bases pour enseigner
la cuisine est réaliste. Ne vaudrait-il pas mieux de consacrer une
part plus large à l’étude des tendances et des techniques neuves
transmises par les grands chefs au travers des ouvrages qu’ils publient.
Pierre
Gagnaire :
Si on veut enseigner les techniques nouvelles des grands chefs,
il faut au moins que les enseignants se donnent la peine de les
étudier, de les comprendre et d’en faire une synthèse.
BS
- Pouvez-vous expliquer à nos visiteurs internautes comment les
grands chefs s’organisent pour gérer la qualité et la régularité
des fabrications lorsqu’ils sont absents de leurs cuisines? C’est
une question récurrente qui obsède les gastronomes.
Pierre
Gagnaire :
Vous pouvez calibrer les fabrications et vous assurer de la qualité
basique des produits, mais jamais vous ne pourrez assurer 100% de
régularité si vous n’etes pas présent en cuisine.
La
cuisine c’est une somme de petits détails. Il suffit qu’un seul
soit oublié et le plat perd tout son sens.
BS
- La brusque disparition de Bernard Loiseau a profondément choqué
le monde de la restauration. Cette disparition aura t-elle servi
d’électrochoc pour notre profession souvent décrite comme «sinistrée»et
permettra-t-elle une relativisation du système qui entoure notre
profession ?
Pierre
Gagnaire :
Elle a montré surtout que le perfectionnisme n’est pas mis en valeur
dans notre société. L’angoisse de bien faire n’est pas soulagée
par notre environnement socio-économique!
BS
- Nombreux jeunes après leur formation en école hôtelière par filière
scolaire ou par apprentissage (donc ayant suivi un chemin
classique de formation) quittent la profession comment analysez
vous ce phénomène ?
Pierre
Gagnaire :
C’est le manque de foi des enseignants ou des maîtres d’apprentissage
qui induit le désintérêt de l’élevé. C’est aussi le travail intense
qui effraie les élèves.Notre société ne parle que de loisir ou plutôt
de farniente ce qui n’est pas la même chose. Comment voulez-vous
que les jeunes pensent travail !
Si
encore les aînés leur montraient que le travail est créatif,une
vraie source de joie et de satisfaction! peut être pourraient-ils
réviser leur jugement.
BS
- La restauration collective, sociale ou de grande distribution
produisent chaque jour un grand nombre de repas, aidés par les produits
de l’agro alimentaire , et les cuisines centrales.
Pensez
vous que la formation soit en décalage avec cette réalité qui montre
que la majorité des personnels formés travaillent davantage en restauration
dite de «masse» qu’en restauration classique ?
Pierre
Gagnaire :
Il faut probablement adapter la formation à cette cuisine de collectivité. Pour
ma part je considère que nous devons collaborer a cette formation
afin d’aplanir le décalage entre restauration collective et restauration
classique.`Il faut bien noter que certaines inepties de la cuisine
collective ne génèrent aucune économie de temps, d’argent.
Il
faut noter aussi que certaines techniques de cuisine classique n’ont
plus de raison d’exister même en cuisine classique et que vouloir
les adapter à la cuisine collective est donc une double erreur,
un contre-sens !
BS
- A propos de la restauration «classique», chacun sait que nombreux
établissements choisissent par obligation ou par choix de travailler
avec des produits industriels ou semi industriels, considérerez
vous cette pratique comme honnête vis-à-vis du client ?*
Pierre
Gagnaire :
Ce n’est pas répréhensible si c’est dit clairement et lisiblement
au client.
Je
vous précise aussi qu’il vaut mieux utiliser des produits conditionnés
proprement, qui ont suivi par exemple une chaîne de froid exemplaire
plutôt que des préparations «maison» douteuse tant par leur conservation
que par leur ancienneté…
BS
- Cette réalité n’entraîne t-elle pas la profession dans un cercle
vicieux qui semble irréversible aujourd’hui: passer par la sous-traitance
pour pallier le manque d’embauche.. ?
Pierre
Gagnaire :
Tout dépend de quoi on parle. La cuisine c’est l’art de préparer
des aliments et non de faire manger du terroir!
Il
vaut mieux mettre un certain talent a créer un plat avec des ingrédients
a traçabilite fiable !
BS
- Collaborez vous avec des
entreprises ou industries de l’agroalimentaire ? Cet
engagement n’est-il pas au fond opposé à votre combat pour une cuisine
très naturelle? Ou cette position est avant tout le moyen pour les
grands chefs de rendre l’alimentation du «commun» plus agréable
?
Pierre
Gagnaire :
Je ne collabore avec aucune entreprise agroalimentaire par manque
de temps, mais je le regrette.
Je
reste persuadé que cette collaboration,( si elle est honnête de
part et d’autre) est un formidable moyen de faire évoluer l’alimentation
de tous les jours. En terme de qualité , en terme de goût, en terme
de culture culinaire. Pensons à nos enfants!.
BS
- Quels sont les conseils que vous donneriez aux cuisiniers dans
leur généralité et spécialement aux jeunes qui débutent autant à
l’école qu’en entreprise ?
Pierre
Gagnaire :
Au travail! pas de dévotion inutile! soyez curieux!
BS
- Pour terminer cette discussion voudriez-vous offrir à nos internautes
passionnés de cuisine une recette spéciale pour notre site ?
Pierre
Gagnaire :
Il y en a deux chaque mois sur mon site dont une en collaboration
avec Herve This sur ses travaux et mes applications en gastronomie
moléculaire
www.pierre-gagnaire.com/francais/cdgagnaire.htm
Nous
vous remercions de bien avoir voulu vous prêter à ce jeu des questions
et des réponses.
Amicalement
Bertrand
SIMON-«Chef Simon»
Lucide
et ludique
- Pierre Gagnaire, Peter Lippmann et Jean François Abert
Alchimistes
aux fourneaux
- Pierre
Gagnaire et Hervé This
Sucré
salé
- Pierre Gagnaire
La
cuisine c'est de l'amour, de l'art, de la technique -
Pierre Gagnaire et Hervé This
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