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Sommaire
littérature
LU
WENFU

Vie
et passion d'un gastronome chinois
Invité
à partager le petit déjeuner de Zhu Ziye, laissez vous
réchauffer par un bol de nouilles al dente, avec des crevettes
sauvages en acompagnement. Que diriez vous d'un plat de rouleaux de
poissons aux oeufs de crevettes , à moins que vous en préfériez
une assiette d'oie braisée au marc de vin. Et si vous goûtiez
plutôt ces tendres coeurs de légumes aux miettes de crabe
ou ce jarret de porc confit au sucre glacé et ambré?
Ce sont
quarante années de vie chinoise autour de la table qui sont évoquées
ici, témoignant de la survie des traditions culinaires envers
et contre toutes les turbulences des dernières décennies
en Chine. En pénétrant dans l'existence de deux personnages
ennemis que les circonstances ont réunis par mégarde,
vous ne cesserez d'être tenus en haleine par la véritable
héroïne du roman: la gastronomie. Pour elle le "capitaliste"
Zhu Ziye sacrifie tout. Contre elle s'acharne Gao, moraliste épris
de justice révolutionnaire. Ce livre a connu un grand retentissement
en Chine et a donné lieu à une adaptation cinématographique.
"Apaisement"
Extrait
Zhu Ziye
se retrouvait le dos au mur !
Notre expérience
ne fut pas facile à propager. Bien souvent, les autres lieux
de la gastronomie traînèrent
la patte, se contentant d'exposer les plats populaires dans leurs vitrines.
Les spécialités de Suzhou y perdirent leur goût,
malgré tout ; ce n'est pas qu'on changea le nom des platsni même
leur prix, mais leur réalisation fut moins soignée. Quelle
bouche avait donc Zhu Ziye pour pouvoir distinguer aussi parfaitement
les saveurs ?
A la première bouchée, il hochait la tête, fronçait
les sourcils et faisait des critiques. Mais le malheureux se trompait
d'époque, car il n'était plus traité comme un directeur
et le mot capitaliste avaity mauvaise presse. Je m'en prenais à
lui. Avec ton argent que peux-tu faire ? Les pourboires sont interdits
! Si ça te plaît, tu manges ! Tu sors, si ça te
dégoûte! Nous ne voulons pas être accusés
de servir les bourgeois !
Comment Zhu Ziye pouvait-il survivre ? Chaque repas le déprimait,
le tourmentait, lui donnait des maux d'estomac . Jour après jour,
il avait l'impression de n'avoir pas assez mangé, de n'avoir
pas assez bu; la simple vue des plats et des alcools, pourtant, lui
donnait des nausées. Il n'avait pas le moral, ne prenait aucun
plaisir aux choses ; il passait son temps à errer dasn les rues.
Il s'achetait parfois des gâteaux qu'il fourrait dans son sac
en paille; mais les trouvant moins bons qu'avant il les faisait moisir
dans sa chambre. Ma mère finissait par les jeter à la
poubelle. Et le petit ventre qui le posait autrefois se dégonfla
au fil des jours.
"Les nouilles
de première cuisson"
extrait
Zhu Ziye
était un homme du matin. La grasse matinée n'avait aucun
charme à ses yeux, car son estomac, tel un réveil, l'appelait
à l'heure fixe: il fallait sans tarder filer chez Zhu Hongxing
prendre les nouilles de "première cuisson"!
Ceci demande des explications, sinon on peut craindre que seuls les
habitants de Suzhou, et encore ceux d'un certain âge, en saisissent
le sel.
Chez Zhu Hongxing était alors un restaurant de nouilles
très célèbre. Le restaurant existe toujours ; il
est situé en face du jardin de la Tranquilité. Je ne vais
pas m'étendre sur la variété, la saveur des nouilles
servies chez Zhu Hongxing ; il suffit de consulter le menu, qui du reste
ne comporte rien d'exceptionnel. Je voudrais plutôt parler des
rites accompagnant ces nouilles. Parce qu'il y avait des rites ? Oui,
c'est vrai, pour un même bol de nouilles, chacun avait ses habitudes.
Les gastronomes avaient les leurs, bien établies. Un exemple
: on
s'asseyait à une table et on appelait le serveur :
"Hep ! (à l'époque, on ne disait pas "camarade!")
Un bol de nouilles de ... !"
Au bout d'un instant, le garçon répondait d'une voix forte
:
"Voilà, j'arrive ! Un bol de nouilles de ..."
Pourquoi ne venait il pas immédiatement ? Parce qu'il attendait
que le client ait précisé : nouilles al dente ou
bien cuites, natures ou avec bouillon ; vertes ou blanches (avec ou
sans ciboule) ; riches (bien grasses) ou légères (sans
graisse) ; sauce longue (avec plus de sauce que de nouilles) ou sauce
courte (avec plus de nouilles que de sauce) ; nouilles sur l'autre rive
: la sauce, au lieu d'être versée sur les nouilles, est
présentée à part sur une assiette et l'on doit
"faire le pont" entre le bol et l'assiette.
Quand c'était Zhu Ziye qui arrivait dans le restaurant, on entendait
le serveur prendre son souffle et lancer : "Voilà, je viens
! Un bol de crevettes sautées en accompagnement, nouilles sur
l'autre rive, beaucoup de bouillon, vertes, sauce longue, al dente."
"Le dosage
du sel"
extrait
"Camarades,
lequel d'entre vous pourra répondre à ma question : qu'elle
est l'opération la plus difficile à réaliser en
cuisine ?"
La salle s'anima et les propositions fusèrent :
"Le choix des ingrédients !
- La façon de découper !
- L'intensité du feu !"
Zhu Ziye secoua la tête :
"Non, non ! vous n'y êtes pas ! c'est la chose la plus simple
du monde et en même temps la plus compliquée : je veux
parler du dosage du sel."
L'intérêt des auditeurs était piqué. Qui
eût cru que ce savant gastronome pensait à une opération
aussi simple, un ges te que même une gamine sait faire ! Car c'est
une scène bien ordinaire que de voir une vieille femme faire
la cuisine et dire à sa petite fille : "Tu mettras du sel
dans la marmite !" avant d'aller laver le riz au puits.
Pour toute chose, il en va ainsi : la simplicité la plus grande
alliée à l'extrême complexité cache toujours
une somme de connaissances. D'ailleurs nos vieux chefs-cuisiniers hochaient
la tête en signe d'approbation, estimant que Zhu Ziye touchait
là un point essentiel.
Zhu Ziye commença à développer sa thèse
:
"La cuisine de l'Est est acide, celle de l'Ouest est pimentée
; au Sud on mange sucré, au Nord salé. Pour qualifier
la cuisine de Suzhou, les gens n'ont qu'un mot à la bouche :
sucrée. Mais c'est une aberration ! Car le dosage du sel est
ce qu'il y a de plus subtil dans la réalisation des plats de
Suzhou ; quand je dis cela, j'exclus évidemment les plats sucrés.
Le sel fait ressortir tous les goûts. Une soupe de poumons de
barbeaux qu'on a oublié de saler est triste, sans goût
; aucun ingrédient ne garde sa saveur. Tandis qu'avec le sel,
tout y est : la fraîcheur des poumons de barbeaux, la saveur du
jambon, la fluidité de la mauve d'eau, le croquant des pousses
de bambou. Quand toutes les saveurs s'épanouissent, le sel s'efface.
Je vous mets au défi de trouver quelqu'un qui ait un jour perçu
la présence du sel dans un plat dont le dosage avait été
soigneusement fait. Mais si on a mis trop de sel ? Un goût vous
envahit, le goût du sel !
On a raté son plat ... et perdu son temps à couper les
ingrédients, choisir les assaisonnements et régler l'intensité
du feu !"
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