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Sommaire littérature

DESBIOLLES Maryline

Editions du Seuil

Extrait

Je dispose les ingrédients avec le plaisir de l'écolier qui, le jour de la rentrée, sort de sa trousse son petit matériel flambant neuf. Le lard (environ 150 gr), les trois oignons (j'hésite entre les jaunes et les blancs, mais pas longtemps, car les blancs sont frais et le blanc ne doit-il pas accompagner comme une traîne la seiche que j'invente), l'ail (une gousse, ai-je écrit, j'en mets deux, la générosité paie parfois en cuisine quand elle n'est pas compulsive), le persil (souvent je le néglige, quelquefois même je l'oublie. Hormis la couleur, et c'est en vérité déjà beaucoup, il me semblait jusqu'alors ne pas changer grand-chose à ce qu'il venait saupoudrer, je trouvais son bouquet un peu pâle à coté de celui de la menthe ou de la divine coriandre; mais ni la menthe ni la coriandre ne le peuvent avantageusement remplacer, ne le peuvent remplacer tout court, le persil ne s'impose pas, il ne supplante pas, il ne magnifie pas même mais il s'entremet, ce qui en cuisine vaut son pesant d'or. Les entremetteurs ménagent d'imperceptibles ponts entre des ingrédients qui n'ont pas tout à fait l'habitude de se fréquenter, ici peut être entre le lard qu'on pense plus volontier terrien et les cheveux iodés).

On se souvient rarement de ce qu'on a mangé même si on se souvient du plaisir qu'on a pris ou pas, des hotes, d'un instant de la conversation peut être. Mais gouter la cuisine et plus encore la faire, c'est à coup sûr pouvoir mettre ses souvenirs en bouche, les remacher, en distiller ce qui les compose et non pas les avoir sur le bout de la langue, mais les saliver, les mettre à l'épreuve de la langue. Tournés et retournés dans le jus de la bouche, les souvenirs sont là dans le vif du sujet. La langue des souvenirs, la langue devenue le milieu du corps, comme elle le serait sur un dessin de tout petit enfant, langue fine et acérée des sorcières, langue charnue des aimables nains des contes, langue fourchue qui effraie autant qu'elle excite les appetits. Je me souviens du geste d'un homme qui, comme il se caressait à mes cheveux, les prit soudain voracement dans sa bouche. C'était un geste presque charmant et à la fois d'une rare obscénité.
Il me donna la chair de poule de dégout et de consentement mélangés. Il se noyait en mes cheveux comme s'ils avaient été longs et torsadés jusqu'à mes hanches, il se perdait là-dedans comme s'ils avaient été tout ensemble une forêt obscure et ses clairières radieuses, il s'engloutissait dessous comme s'il n'eût rien tant désiré que de disparaître à jamais. Il se noyait. Si bien qu'il me semble toujours que les cheveux d'une amoureuse sont longs et onduleux, même et surtout en rêve, dans le rêve éveillé où on devient cette amoureuse que retenaient prisonnière nos cheveux courts, il me semble toujours que les cheveux d'une amoureuse sont longs et onduleux comme une eau tumultueuse où on risque chaque seconde de perdre pied, autant celle qui porte la rivière et se laisse entraîner à son irresistible courant que celui que la chevelure imaginaire couvre et découvre jusqu'au vertige. Les cheveux de Mélisande n'étaient immenses que pour Pelléas, remplis du chant de la mer infinie et mortelle, tandis que pour Golaud ils sont simplement beaux.

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